Chaque semaine, je partage mes connaissances et mon intérêt pour l'aménagement et l'urbanisme sur mon blog " Des territoires et des hommes " , bon surf.
Cet automne, la chaîne ARTE vous propose de visiter des sites témoins des rêves brisés du XXème siècle grâce à une série de documentaires à ne pas rater. La série "Ruines modernes" vous présente la vie de différentes utopies urbaines à travers 5 cités construites au XXème siècle. On découvre l'origine et l'espoir suscité par ces cités mais aussi les conséquences des évolutions socio-économiques sur ces modèles urbains souvent monofonctionnels . Cette série documentaire possède une approche historique, socio-économique et urbanistique passionnante.
Détroit - Quand l'agriculture s'approprie la ville...
Autrefois capitale de l'industrie automobile Américaine, Détroit se réinvente aujourd'hui et voit apparaître, ces dernières années, sur ses friches industrielles et immobilières, l'émergence d'une nouvelle génération d'urbainculteur. Voici le sujet que je vous propose cette semaine.
Détroit, ancienne capitale Industrielle
Détroit située au Nord des Etat-Unis et principale ville de l'Etat du Michigan, comptait 713 777 habitants en 2010 contre 1 849 568 habitants dans les années 50. Cette diminution démographique est la conséquence directe du déclin industriel de la ville amorcé à la fin des années 60.
Longtemps, l'une des villes les plus prospère des Etats-Unis grâce notamment à l'effervescence de l'industrie automobile au début du XXème siècle, Détroit est aujourd'hui confrontée au départ de sa population et à une augmentation croissante des friches industrielles et des quartiers résidentiels à l'abandon. La municipalité de Détroit va connaître de grandes difficultés financières dans les années 90 et être dans l'incapacité d'inverser la tendance.
Aujourd'hui, les finances de nouveau au vert et une industrie automobile épaulée par l'Etat fédéral permettent à la ville de relever la tête et de penser à nouveau à l'avenir.
De son côté, la population de Détroit tente de contrer ce déclin par une reconquête de ses espaces abandonnés, autrefois lieu de l'industrie ou résidence des ouvriers, pour les mettre à la disposition de l'agriculture urbaine.
Quartier Est, Detroit, 2008, photo de J.Griffioen
Urbainculteur dans la ville de Detroit, 2012, photo de G.Roden
L'urban ferming, un projet durable ?
Depuis 2003, de nombreuses associations ont vu le jour à Détroit; leur objectif commun le développement de l'agriculture urbaine à Détroit. Pour réussir ce projet et mettre toutes les forces en commun, ces associations se sont regroupées sous le collectif "Garden ressources".
Aujourd'hui, le collectif gère près de 800 jardins répartis dans toute la ville, principalement dans des zones résidentielles et de friches industrielles. L'objectif du collectif est de pallier aux difficultés sociales rencontrées par la population en restituant du lien social et une activité pour les plus démunis, dans une ville touchée de plein fouet par les plans de restructuration de l'industrie automobile. Pour cela, les associations de ce collectif dispensent des cours de jardinage et distribuent des semences en échange d'une cotisation annuelle d'environ dix dollars.
A la suite de son déclin, Détroit est devenue un désert alimentaire. En 2010, on pouvait compter 5 épiceries et le dernier supermarché venait de fermer ses portes. Se nourir est devenu un véritable défi et il était plus facile de se procurer de l'alcool que des pommes de terre. Ce constat alarmant a poussé le collectif à agir dans ce secteur. Ainsi, il décide de mettre en place le "Eastern Market", un grand marché couvert destiné aux produteurs locaux de légumes et de produits frais. Cette initiative permet aux habitants d'écouler leurs récoltes et de réaliser un peu de profit grâce à leurs productions.
Ashley Atkinson responsable de l'organisation agricole "the greening of Detroit" insiste sur la nécessité d'un bénéfice pour le producteur afin de permettre un développement durable de ce projet. D'autres associations comme "Urban Farming" mettent un point d'honneur sur la condition du libre accès de leurs parcelles pour permettre à toute personne en difficulté de se nourir.
Ces initiatives associatives ne sont pas les seules, on voit apparaître dans la ville des jardins de quartier sous forme communautaire. D'autres habitants rachètent des lotissements entiers pour développer une activité agricole et en faire une profession. Récemment, le financier John Hantz a proposé à la municipalité un projet de grande exploitation agricole commerciale sur 28 hectares avec à la clef des centaines d'emplois.
Des autorités perplexes puis séduites...
Projet de John Hantz à Detroit
Aujourd'hui, la mairie tolère cette nouvelle activité économique, en proposant des baux de un an à la population. Marge Winters responsable-adjoint de l'aménagement du territoire de la ville, précise la volonté de la ville de garder la main sur ces terrains afin de les proposer à l'avenir à d'éventuels investisseurs. Cependant, les derniers projets agricoles proposés à la ville, notamment celui de John Hantz, semblent inciter la municipalité à suivre cette voie. De plus, en 2011, la Maison Blanche s'empare du sujet et décide d'encourager financièrement ce type de projet dans son plan de relance économique. Fin 2011, le département de l'agriculture offrait des bourses au collectif "Detroit Agricultural Network", qui ainsi se voit récompenser pour ses initiatives et reçoit des bourses pour ses futurs projets de la part du département national de l'agriculture. Aujourd'hui, Détroit continue sa croissance agricole et recense 1200 jardins agricoles (début 2012). Un chiffre qui va certainement encourager les autorités locales à soutenir ce type d'initiative associative en passe de devenir une activité modèle de la ville.
Détroit a-t-elle trouvé une issue à son déclin ? Saura-t-elle reconquérir une population et reconstruire une dynamique pour enfin retrouver les chemins de la croissance? L'agriculture locale, solution du déclin industriel, l'avenir seul nous le dira...
La cité-jardin de Bardet à Le
Rheu : un urbanisme novateur et humain
Aujourd’hui, c’est dans la
commune de Le Rheu à proximité de la métropole Rennaise que je vous propose de
découvrir une « cité-jardin » réalisée dans les années 60. Expérience singulière et novatrice à son époque, cette réalisation est le résultat d’une
rencontre et d’une complicité entre un élu, Jean Chatel, et un urbaniste,
Gaston Bardet.
Le concept de "Cité
Jardin"
Schéma logique d'une cité jardin - E.Howard
Chestnut Grove,New Earswick près de York - cité jardin de Raymond Unwin - début XXème siècle.
Les cités-Jardins sont nées à la fin du XIXe siècle, pour répondre aux différents problèmes de pollution ainsi qu'aux problèmes sociaux des villes industrielles. Si c’est un certain Raymond Unwin qui réalise les premières cités-jardins à proximité de Londres au début du XXème siècle, c’est Ebenezer Howard qui va théoriser cette conception de cité-jardin en 1898 dans son ouvrage « Tomorow: a peaceful path to real reform ».
Ce nouveau concept de cité-jardin a pour objectif de créer un nouveau type de ville planifiée et amener la campagne à la ville. Pensées en Angleterre, ces
cités vont apparaître en France rapidement avant la première guerre mondiale et
connaître un nouvel essor après ce premier conflit dans les années 20.
Les lotissements des années 60
Architecte Jean Ginsberg - le Grand Ensemble de la Pierre Collinet à Meaux - construction 1959-1969
Le lotissement du Grand Duc à Proville - 1970
Témoignages d'habitants des grands ensembles de Mont Mesly à Créteil - 1970
A la libération en 1945, la France se reconstruit et se modernise à travers un nouveau mode architectural et une nouvelle politique urbaine : le logement collectif et « Les grands ensembles ».
Cette nouvelle politique urbaine répond à l’explosion démographique et à l’exode rural que connaît le pays à cette époque. Cependant, elle est rapidement critiquée par les populations et crainte par les hommes politiques car il apparaît dans ces quartiers, un risque de contestation et d’explosion. Enfin, l’augmentation du niveau de vie des Français va se traduire par la volonté de plus en plus d’habiter une maison individuelle. Les villages en proximité immédiate des zones urbaines vont alors connaître une vague d'urbanisation. Celle-ci va s’opérer souvent sous la forme de lotissements uniformes, c’est-à dire une simple division parcellaire répartie de chaque côté de plusieurs rues parallèles. C’est ce type de lotissements qui va voir le jour dans un premier temps à Le Rheu. Cependant, le maire très déçu du résultat va chercher à créer un modèle d’urbanisation plus adapté à son projet.
La cité jardin du Rheu, l'oeuvre d'une rencontre
C’est en 1953 que Jean Chatel devient maire de la commune Le Rheu. A cette époque, la capitale bretonne Rennes connaît un développement économique exceptionnel. Elle voit s’implanter à l’ouest de la ville une usine de fabrication automobile « Citroën ». Ce développement économique s’accompagne d’un afflux de main-d’œuvre qu’il faut loger. Naît alors les quartiers de grands ensembles Rennais tels que Cleunay, Maurepas, Villejean, puis le Blosne.
A cette même époque, Jean Chatel réalise son premier lotissement selon un modèle classique mais il est rapidement déçu par le résultat. Le maire réfléchit à d’autres solutions et découvre l’œuvre « Le nouvel urbanisme » de Gaston Bardet. Il prend rapidement contact avec cet urbaniste. Gaston Bardet est avant tout un théoricien reconnu qui a rarement eu l'occasion de mettre en application ses idées. C’est la naissance d’une collaboration de 10 ans qui débute, lorsque Gaston Bardet accepte la proposition du maire de Le Rheu et s’installe dans sa commune en 1956. Quand Gaston Bardet pose le pied pour la première fois à Le Rheu, ce petit bourg rural ne compte alors que 900 habitants. En accord avec le maire de la commune, Gaston Bardet devient rapidement l'urbaniste conseil de la commune et propose un schéma d’urbanisation pour la commune.
Gaston Bardet, théoricien de l'urbanisme "culturaliste"
Gaston Bardet (1907-1989)
Gaston Bardet présentant le plan de Vichy en 1939
Urbaniste français de niveau international, Gaston Bardet est diplômé de l’institut d’urbanisme de Paris en 1936. En 1940, il devient directeur du laboratoire d’enquêtes et d’analyses urbaines. C’est à cette époque qu’il développe des méthodes pour analyser des structures sociales. Fait prisonnier en 1940, il s’évade trois jours après sa capture. Dès 1941, Bardet rédige et publie son premier ouvrage « Problèmes d’urbanisme ». Cet ouvrage sera suivi après la guerre de « Pierre sur pierre » en 1947, « Le nouvel urbanisme » en 1948, et « Mission de l’urbanisme » en 1949. Tous ces ouvrages expriment les bases d’une nouvelle vision de l’urbanisme, un urbanisme humain. En 1948, Gaston Bardet dirige un groupe de réflexion sur l'Habitat, l'Urbanisme et l'Aménagement des Campagnes pour l’Organisation des Nations unies. Par la suite, il enseignera « le nouvel urbanisme » dans différents pays du monde et dirigera jusqu’en 1973, les études de l’Institut international et supérieur d’urbanisme appliqué de Bruxelles. Toute sa vie, Gaston Bardet s’opposera au modernisme et à l’aliénation qui découle de l’urbanisme fonctionnaliste promu par Lecobusier.
La cité-jardin de Gaston Bardet à Le Rheu
La première étape du travail de Bardet va être de stopper l’urbanisation croissante autour de l’axe routier principale traversant la commune (N24) et de reconcentrer son développement autour de son bourg. Ainsi, le schéma de développement du bourg réalisé par Bardet va permettre à la commune de Le Rheu de redonner une forme urbaine originale, avec autour d’un centre bourg respecté, une ville pavillonnaire en « échelons-gigognes » qui encadrent des équipements collectifs. L’objectif fondamental de Gaston Bardet est de maîtriser le développement urbain sur la commune et ainsi éviter le désordre urbain. Son second objectif est de favoriser et de concilier le lien social, l'aménagement intelligent des axes de circulation, et la mise en place d'un cadre de verdure.
Les trois échelons réalisés par Gaston Bardet - Le Rheu - 1959-1967
Il organise son schéma de développement en cinq projets d’urbanisation. Seulement les trois premières étapes de son schéma seront réalisées par lui, à savoir : le lotissement Ouest, Est et Nord.
Sa première réalisation est la création du lotissement Ouest en 1959.Il poursuit son travail en 1964 avec le lotissement Est et réalise le lotissement Nord dit « le lotissement des sports », en lien avec ses équipements en 1967 avant de quitter Le Rheu.
Ces trois lotissements ont été fondés autour de plusieurs principes:
Les axes de circulation ont un rôle majeur et structurant dans la réalisation de ces lotissements. La mise en place de voies rayonnantes à partir du centre bourg et circulaire entre les différents lotissements doit permettre une fluidité et la création de liens entre ces différents espaces de vie. De plus, Gaston Bardet réfléchit à la place du piéton dans la commune et réalise un réseau de sentiers piétons traversant les îlots bâtis et reliant les nouveaux quartiers au bourg de la commune.
En ce qui concerne la réalisation des maisons, Gaston Bardet privilégie les matériaux locaux. Il organise ces constructions en rangées avec un souci de mixité sociale. En effet, il propose dans ses lotissements, des parcelles plus grandes avec des maisons plus cossues à l’angle des rues. Son objectif est de réussir à faire cohabiter différentes catégories sociales autour des équipements collectifs et des espaces publics afin de favoriser la vie de voisinage.
On remarque chez Gaston Bardet un grand souci du détail, cela se traduit par plusieurs éléments dans ses lotissements. Tout d’abord, il va dessiner les plaques de rue et utiliser comme support la céramique. De même, il va choisir une palette de couleurs pour les volets des maisons et va dessiner les clôtures qui délimitent les parcelles. De la verdure va être intégrée à ses lotissements tout en conservant au maximum les haies bocagères et les arbres existants.
Enfin, il emprunte aux cités-jardins anglaises le concept de « close » qui est une petite placette fermée par les îlots de maisons et offrant ainsi du calme, de la verdure et de la sécurité pour les habitants. Ces squares fermés, ont la particularité à Le Rheu de porter le nom des arbres qui y sont plantés, ainsi on retrouve la place des Acacias ou encore la place des Tilleuls. Gaston Bardet a marqué durablement le paysage et l’identité de la commune.
En 1967, intervient un changement au sein de la municipalité, Gaston Bardet est mis à l’écart et ne peut terminer son programme. Quelques mois plus tard, il décidera de quitter Le Rheu. La suite de son travail sera réalisée par un autre urbaniste mais tournera le dos aux concepts de Bardet.
Avenue des Bruyères - Le Rheu - Google 2008
Panneau de rue de la Cité Jardin - dessiné par G.Bardet sur céramique
Les réalisations de Gaston Bardet démontrent à l’époque que le pavillon n’est pas synonyme de gaspillage foncier et que ce type d’urbanisation peut-être maîtrisé. Aujourd’hui, le thème de cité-jardin n’est plus employé, cependant ce concept demeure la base de l’idéologie de la ville nature ou de la ville archipel, une forme de continuité des principes d’urbanisme de Gaston Bardet.
Je vous incite, si vous êtes de la région ou de passage en Bretagne, à venir découvrir ces lotissements des années 60 et de poursuivre votre ballade dans les autres lotissements plus contemporains de la commune…Nostalgie garantie...
A voir...
Documentaire "Rue des Mésanges" (2002)
Philippe Baron a toujours eu du mal à dire d’où il vient. Est-ce la ville ? La campagne ? Il a grandi rue des Mésanges, à Le Rheu, en Bretagne. Mais qui a pu avoir l’idée de donner un nom d’oiseau à la rue où il a passé son enfance ? Pour répondre à ces questions, vingt ans après, il revient vivre au Rheu et découvre qu’il y a eu là, dans les années 60, une expérience d’aménagement périurbain…A travers des rencontres avec ses voisins, des retrouvailles avec ses anciens camarades de lycée, en utilisant des films super 8 inédits, Philippe Baron nous propose un portrait intime d’une “ villette ” qui semblait ne pas avoir d’histoire.
Coproduction Vivement Lundi ! / France 3 Ouest / TV Rennes
en association avec France 5 avec la participation de la Région Bretagne, du CNC, de la DRAC Bretagne, du Conseil général d’Ille-et-Vilaine et de la PROCIREP.
Bonjour à tous et bienvenue sur mon blog "Aménagement et territoires"
Projet pôle culture sur île Seguin - Paris - J.Nouvel
Ce blog a pour principal objectif de présenter et de discuter des enjeux, des projets et des hommes qui participent à l'aménagement de nos territoires.
Je publierai chaque semaine des articles en liens avec l'actualité de l'aménagement et de l'urbanisme.